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La force de l’obéissance

dimanche 17 août 2008

Delphine Cavallo, politologue spécialiste de la Tunisie, nous présente ici un livre de Béatrice Hibou paru à Paris en 2006, concernant le modèle politico-économique de la Tunisie.

Source :Institut d’Etudes de l’Islam et des Sociétés du Monde Musulman

Delphine Cavallo présente le livre :

Béatrice HIBOU,

La force de l’obéissance :Économie politique de la répression en Tunisie,

Paris, La Découverte, 2006, 363 pages.

Béatrice Hibou poursuit, dans cet ouvrage, son exploration de la dimension économique du politique, en creusant plus avant ses recherches sur l’entrelacement des deux secteurs en régime autoritaire. Elle propose d’entrer dans le détail des mécanismes des relations de pouvoir appréhendées, non sous l’angle unique de la répression, mais sous celui du contrôle et de la discipline économiques. À ce titre, la Tunisie offre à l’auteure un cas d’étude symptomatique, nourri par de nombreux séjours de terrain répétés sur neuf années.

Son hypothèse est que la pratique économique du régime tunisien, bien plus que la répression, explique son maintien, sa durée, par l’obéissance volontaire qu’elle produirait. Cette acceptation n’est pas le résultat d’un calcul ou d’un contrôle total, complet et cohérent du pouvoir central, mais bien un produit complexe des relations, agencements et accords entre les multiples acteurs, quel que soit leur statut : c’est en ce sens qu’il faut comprendre le titre de l’ouvrage, La force de l’obéissance.

B. Hibou analyse la pénétration des normes et institutions du gouvernement économique dans la société comme mode d’exercice du pouvoir. L’ouvrage replace l’État dans la société, la société dans l’État, et prend à rebours les analyses en termes d’extranéité de l’État et de dépolitisation de la société. C’est la dimension interpersonnelle de ces relations de pouvoir, qui traversent la société, qui permet de comprendre comment l’ensemble de la société y est inséré, et comment se construisent en commun les normes de cette domination. Le pouvoir politique en est presque un acteur comme un autre, en tout cas ni omnipotent, ni homogène, ni cohérent. Les élites tiennent une place particulière dans l’analyse et le terrain de l’auteure, qu’elles soient partisanes, étatiques, bancaires, d’affaire, syndicale, etc. Mais l’analyse a aussi prétention à embrasser les relations concrètes au pouvoir de l’ensemble de la population tunisienne, dans le quotidien de sa vie administrative, financière, sociale, de travail, etc.

L’auteure dresse pour cela une cartographie des dispositifs concrets et localisés de pouvoir – du système financier à la justice, des organisations sociales à la police, des indicateurs aux assistantes sociales, de l’emploi à l’investissement – afin de mettre au jour les interdépendances mutuelles entre les acteurs de l’économie politique tunisienne. Elle n’oublie pas que, parmi ceux-ci, l’international au sens large joue un rôle essentiel et ne se contente pas d’être extérieur au système : il participe pleinement à la fiction du pouvoir et à son fonctionnement concret. La dimension fictive des relations de contrôle constitue d’ailleurs un point central de l’analyse : la production et l’entretien d’une fiction autour de l’ordre politique et économique tunisien – à titre d’exemple, la stabilité, la protection sociale, la réussite économique, etc. – sont l’œuvre de l’ensemble des acteurs. Cette fiction est partie intégrante du fonctionnement du système en ce qu’elle constitue une norme partagée, qui permet de comprendre et de réguler les relations entre acteurs et institutions.

La première partie du livre aborde de front la question de l’encadrement économique du social par une exploration de l’endettement : via le crédit et les créances douteuses, le système de financement de l’économie tunisienne est fondé sur un endettement largement répandu et entretenu. Si les réformes et affaires peinent à modifier structurellement ce mode de relation économique, c’est parce qu’il est partie prenante du système de contrôle mutuel entre acteurs – gouvernement, État, Banque centrale, banques privées et publiques, tunisiennes et étrangères, organismes de contrôle, entreprises, consommateurs – et de l’ordre social consensuel qu’il entretient. Ici joue pleinement la fiction du pacte social qui lierait l’État tunisien et sa société, par une sorte d’échange entre bien-être économique et social et contrôle politique.

L’auteure poursuit sa démonstration avec deux institutions traditionnelles de la domination et du contrôle, le parti (Rassemblement constitutionnel démocratique, RCD) et la police, analysés non comme des organisations répressives mais par leur place dans le jeu des interdépendances. L’encadrement individualisé, qu’il passe par les organisations nationales, comités de quartier, associations, ou les personnes dont la fonction permet conjointement et indissociablement de surveiller et protéger – assistantes sociales, indicateurs, ‘omda – lui permet d’entrer plus profondément encore dans ce quotidien des relations de pouvoir. L’appareil bureaucratique d’État et les organisations économiques intermédiaires (syndicats) viennent clore une deuxième partie consacrée à la production d’une acceptation, sinon d’une adhésion, au régime par le processus même d’encadrement.

La troisième partie est consacrée à la construction du consensus et aux négociations permanentes qui visent à évacuer la dimension conflictuelle des relations économiques : la fiscalité, les investissements des entreprises, l’interventionnisme étatique par la législation, les relations de travail, permettent de replacer les acteurs économiques au sein de la production du politique. Le « pacte de sécurité », économique et social, liant l’État et sa société, emprunte également les voies de dispositifs de politique économique – Banque tunisienne de solidarité, Fonds de solidarité nationale – qui entretiennent à la fois interventionnisme et demande d’État.


La quatrième et dernière partie aborde le réformisme tunisien, compris au sens large, dans sa double appréhension, apparemment paradoxale mais partagée par les acteurs : synonyme de « bon gouvernement », il est aussi pratique nécessairement autoritaire. Une plongée dans l’historicité de la construction de ce « mythe » vise à montrer comment les réformes économiques permanentes sont un mode de gouvernement, donc d’intervention étatique, perçu comme naturel et même demandé.

À l’appui de sa thèse, Béatrice Hibou insiste à juste titre sur l’importance du contrôle réciproque par les relations interpersonnelles, mais le lecteur a parfois du mal à les voir fonctionner concrètement : l’on touche là à une grande limite, de prime abord méthodologique, des travaux de science politique sur la Tunisie. On comprend la prudence qui veut que l’on ne cite pas nommément ses sources, qu’on les situe de manière floue, et la difficulté du terrain qui veut que nombre d’informations, même répétées, ne soient obtenues que sous forme de rumeurs, souvent doublées d’une analyse de ceux qui les restituent. Lorsque l’analyse fonde sa démonstration sur la quasi-primauté des relations interpersonnelles, réelles ou imaginées, pour comprendre comment le système se perpétue, cette limite devient presque théorique : l’impossibilité de rendre compte systématiquement du mécanisme, de l’enchaînement concret de ces relations et de leurs rôles dans les décisions et positions, si ce n’est sous une forme générale, limite la portée démonstrative de la thèse. Inhérente à l’angle d’appréhension sociologique d’un terrain comme la Tunisie politique, et plus précisément à la restitution écrite de ce terrain, cette contrainte traverse l’ouvrage comme nombre des travaux de sociologie politique portant sur la Tunisie.

L’auteure se démarque des théories qui, à voir partout du politique – au sens de contrôle par le pouvoir – passent à côté de la dimension éminemment sociale, partagée et diffuse de la relation d’assujettissement. En passant en revue détaillée de nombreux secteurs économiques, administratifs et sociaux pour étayer sa thèse, elle finit souvent par ne les aborder plus que sous un angle de vue – celui de leur dimension disciplinaire et de contrôle mutuel – qui donne paradoxalement l’impression qu’ils ne sont justement, in fine, que politiques, y compris aux yeux des acteurs impliqués. Effet d’un angle d’approche à large spectre, il n’est pas certain qu’au final l’analyse du fonctionnement concret, au quotidien des relations de pouvoir n’apparaisse pas surinterprétée par le politique. Une description fine des mécanismes à l’œuvre dans chacun des secteurs – sous l’angle des « politiques publiques » par exemple – permettrait de comprendre autrement les rouages, le « fonctionnement effectif des institutions et comportements », au-delà de leur contribution, non contestable et bien démontrée ici, à la domination politique.

Cet ouvrage constitue une étape importante de la production scientifique sur la Tunisie politique contemporaine. De par son ambition empirique tout d’abord, celle de déployer son regard et sa thèse sur de larges pans de la société politique tunisienne. De par son ambition théorique ensuite, celle d’apporter des éléments de compréhension au fonctionnement concret des régimes autoritaires, quels qu’ils soient.

Delphine Cavallo

Dernière mise à jour : 11 avril 2008

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