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Dans une interview à El Bayane (Maroc), Ahmed Brahim déclare :

Rompre avec l’autoritarisme et réaliser le tournant démocratique

mardi 22 avril 2008

AL BAYANE, quotidien marocain, organe du Parti du Progrès et du Socialisme (PPS) a publié dans son numéro

36e année – N° 10.097 – Mardi 15 janvier 2008

un entretien avec Ahmed BRAHIM, premier secrétaire du Mouvement Ettajdid tunisien dont voici le texte intégral :


AL BAYANE

Nous donnons ci-après un entretien exclusif avec le premier secrétaire du Mouvement Ettajdid (ME), continuateur de l’ex-Parti communiste tunisien, sur la refondation de ce parti, sa nouvelle stratégie, son fonctionnement, etc. Ahmed Ibrahim nous livre, également, ses réflexions sur l’évolution du Maghreb et les rapports entre ses forces progressistes.

  • De l’avis général, le dernier congrès national du ME, tenu en juillet 2007, a constitué un véritable tournant en Tunisie. Pouvez-vous nous situer les principaux changements apparus dans le fonctionnement du Parti et dans sa stratégie politique ?

Le dernier congrès de notre Mouvement a représenté ceci de nouveau qu’il a été préparé sous le signe de l’ouverture tous azimuts, puisque c’est une commission paritaire constitué pou moitié de cadres du parti et pour l’autre moitié de militants qui étaient jusque-là indépendants et qui ont choisi de s’engager avec nous dans une entreprise de refondation dont le but stratégique est l’unification des forces démocratiques, modernistes et progressistes dans un large pôle capable de présenter une alternative crédible non seulement au pouvoir en place mais aussi aux projets rétrogrades fondés sur l’instrumentalisation de la religion. Ce congrès a été considéré par de nombreux observateurs de la vie politique tunisienne comme un tournant sur le double plan de sa stratégie politique et de son fonctionnement interne.

Sur le premier point, il faut dire que ce congrès a été l’aboutissement du recentrage opéré lors du congrès précédent (mai 2001) qui, en repositionnant clairement le parti dans l’opposition, avait permis de réussir l’expérience unitaire de « l’Initiative démocratique » fondée à l’occasion des élections présidentielles et législatives de 2004 et d’ouvrir la voie à une alliance « organique » dont les protagonistes ont vite pris conscience de la nécessité de la transformer en une fusion basée sur la dialectique de l’unité et de la diversité.

Sur le second point, le dernier congrès a d’abord été d’une part celui de l’alternance opérée au sommet de la direction, une alternance réussie dans la continuité avec tout ce qu’il y a de positif dans l’expérience du Mouvement Ettajdid et de la Gauche, y compris le Parti communiste tunisien et, d’autre part, celui de l’instauration d’un nouveau mode de fonctionnement fondé sur la transparence, la décentralisation et la reconnaissance de la pluralité des approches et des « sensibilités ».

  • Ce congrès a donc été caractérisé par une ouverture du Parti sur d’autres courants politiques. Pouvez-vous nous en préciser la nature, qualitative et quantitative, des nouveaux adhérents ? De quels horizons viennent-ils ? Sur quelle base et à quels niveaux sont-ils représentés au sein des structures dirigeantes ?

Les nouveaux adhérents appartiennent tous à la famille de la Gauche démocratique au sens large. Il s’agit de militants ayant eu des itinéraires assez différents, allant du mouvement syndical au mouvement de défense des droits humains en passant par l’appartenance organisée, mais interrompue pendant de longues années, à des mouvances ou des partis de gauche. Ils ont en commun avec les Tajdidistes « historiques » d’avoir tiré les leçons des expériences – positives et négatives – du passé et pris conscience de la nécessaire articulation dialectique entre démocratie, modernité et justice sociale, ce qui nous donne un large spectre de sensibilités diverses mais animées par la volonté unitaire.

Ces nouveaux militants ont été associés sur la base de la parité à toutes les étapes de la préparation du congrès et la nouvelle direction (le Conseil central, le Comité politique et le Secrétariat) a été également élue en tenant rigoureusement compte de ce principe de parité. Le résultat est une fusion originale tout à fait prometteuse.

  • La transformation d’Ettajdid en un mouvement rassembleur et pluriel ne risque-t-elle pas de produire des mouvances et des courants, souvent sources de déchirements, d’« entrisme » et de dissidences ? Quels sont les « garde-fous » mis en place pour que l’action politique obéisse à un fonctionnement démocratique normal, adopté et accepté, dans la pratique, par toutes les sensibilités au niveau de la direction et des bases militantes ?

Il faut dire que cette transformation du Parti en un mouvement pluriel et rassembleur était déjà le but recherché lors de la fondation même d’Ettajdid au 10e congrès du PCT en 1993. Ce but s’est partiellement réalisé et le dernier congrès s’est voulu encore plus entreprenant et plus ambitieux dans cette perspective. Nous n’ignorions pas ce que cette ambition pouvait avoir de périlleux pour l’unité, mais nous avons estimé que l’unité véritable ne peut être que le produit d’une dynamique permanente de synthèse vivante à partir d’approches plurielles. Ces approches plurielles ne sauraient prendre la forme de tendances organisées permanentes : là-dessus, nous sommes tous d’accord. Mais nous avons fait le pari de garantir à tous la liberté d’expression individuelle et collective et d’autoriser, à l’occasion de la préparation et de la tenue des congrès nationaux, l’apparition éventuelle de motions politiques générales concurrentes de celle de la direction sortante. Ces motions doivent être avalisées par le quart des membres du Conseil central ou présentées par 10% au moins des membres du parti, à condition que ceux-ci soient répartis sur au moins trois fédérations appartenant à plus d’une grande région pour prémunir le parti contre les regroupements et les alliances purement électoralistes. Le règlement intérieur prévoit aussi la possibilité d’une forme de représentation proportionnelle de ces motions au sein des organes dirigeants. S’agit-il là de « garde-fous » suffisants ? Seule l’expérience nous le dira, mais nous avons choisi la voie de l’ouverture et de la confiance en la maturité de nos cadres et militants...

  • Quelles sont les priorités politiques fixées par la nouvelle direction, dans l’étape actuelle, et quelle attitude Ettajdid adopte-t-il vis-à-vis du pouvoir tunisien et envers les autres formations politiques ? En d’autres termes, comment comptez-vous faire bouger la situation et permettre à la Tunisie d’acquérir davantage de démocratie, de marcher sur la voie du progrès et de la modernité ?

Notre priorité stratégique est la rupture avec l’autoritarisme et la réalisation du tournant démocratique, seul garant de la pérennité et du développement des acquis modernistes et progressistes de notre pays, acquis qui font l’objet d’un large consensus national. De là découle notre attitude envers les autres composantes de la vie politique, y compris le pouvoir : d’une part, fermeté sur la nécessaire articulation entre modernité et démocratie et entre démocratie et justice sociale et, d’autre part et sur cette base, ouverture au dialogue avec tous.

En effet, outre entreprise de modernisation qui ne soit pas fondée sur la démocratie est pour nous vouée à l’échec et porteuse de dangers pour l’intérêt national à moyen et à long termes. De même toute revendication des libertés, toute alliance autour de ces libertés qui se ferait avec des forces hostiles à la modernité et aux acquis progressistes au nom d’une vision appauvrissante de notre identité nationale risque de saper les fondements mêmes de la démocratisation. Bref, nous voulons jouer un rôle moteur dans la construction d’un large pôle démocratique et progressiste capable de peser sur le rapport des forces et de gagner l’adhésion de la majorité des Tunisiennes et des Tunisiens à un projet sociétal qui soit une alternative positive à la fois à la voie autoritaire actuelle et aux voies trompeuses qui pourraient surgir ou ressurgir à la faveur d’alliances hâtives que certains, y compris parmi les progressistes, peuvent être tentés de nouer au nom d’une conception à courte vue de l’unité des « oppositions » et d’une pseudo - efficacité politique.

Pour les mois qui viennent, nous nous sommes fixé trois axes principaux de travail :

  • (1) unir le maximum des forces démocratiques pour une reconsidération radicale du système électoral à même de garantir que les prochaines élections de 2009 ne soient pas une réédition des précédentes et le moyen d’une reconduction pure et simple du statu quo ;
  • (2) mener une campagne autour de propositions concrètes destinées à sauvegarder le pouvoir d’achat des salariés et des couches populaires et à défendre le droit au travail et à la santé pour tous ;
  • (3) élargir et consolider l’alliance des forces démocratiques, modernistes et progressistes en vue de se préparer à mener ensemble et dans l’unité les batailles à venir.
  • Quels rapports lient le ME aux différents partis politiques maghrébins et quelle appréciation portez-vous sur l’évolution du Maghreb, en liaison avec la globalisation ?

Nous avons des rapports historiques d’amitié et de coopération avec des partis progressistes maghrébins parmi lesquels le PPS marocain,dont j’aimerais saluer chaleureusement ici les militants ; mais ces rapports doivent être consolidés et élargis, et nous sommes, en ce qui nous concerne, pour leur donner une impulsion nouvelle et leur garantir davantage de régularité. Une commission consultative permanente, prélude à un véritable front des forces démocratiques et progressistes maghrébines, serait à cet égard hautement souhaitable. Il nous appartient en effet, à nous autres progressistes maghrébins, d’être les initiateurs d’un véritable nouveau souffle pour la complémentarité et l’unité maghrébines.

Dans l’immédiat, on peut penser à intensifier les rencontres bilatérales et multilatérales et à ouvrir de larges espaces de débats entre nos partis et les composantes de nos sociétés civiles respectives afin d’approfondir la conscience du destin commun de nos peuples et de proposer ensemble les domaines possibles, si limités qu’ils puissent paraître, pour une complémentarité maghrébine : domaine économique et commercial (échanges horizontaux, encouragement des investissements, stratégie communes à l’égard de l’Europe et du monde méditerranéen, etc.), domaine des infrastructures communes (routes, voies ferrées, moyens de communication,etc.), domaine de la maîtrise des ressources hydrauliques et de la lutte commune contre la désertification, domaine de l’enseignement et de la recherche et des moyens d’unification des programmes, domaine de l’émancipation féminine et du statut personnel, etc.

  • La question du Sahara continue d’envenimer les relations entre le Maroc et l’Algérie et à « gêner » les autres composantes de cet espace, avec les ratages de grandes opportunités de co-développement. Quelle pourrait être, selon vous, le deus ex machina qui mettra le Maghreb sur la voie du progrès ?

Il n’y a malheureusement pas de Deus ex machina qui soit extérieur aux pays du Maghreb et aux peuples maghrébins eux-mêmes ; et d’ailleurs, la question de l’unité maghrébine est trop sérieuse pour être laissée aux seuls gouvernements....

Le conflit du Sahara a trop duré, et tant qu’il restera sans solution, il continuera d’entraver tous les efforts de coopération et de compréhension et même de simple bon voisinage...

On peut tout de même souhaiter que cette question fasse l’objet d’un large débat ouvert et constructif à la base, c’est-à-dire entre les partis politiques, les organisations syndicales, les associations et tous les espaces de la société civile maghrébine en vue de chercher ensemble une solution réaliste qui soit convaincante et acceptable pour tous dans le cadre de la conciliation et de la complémentarité entre les intérêts nationaux spécifiques de chaque pays d’une part, et l’intérêt commun de l’ensemble maghrébin dans sa totalité d’autre part.... Est-ce vraiment utopique ? Osons croire que non !

Propos recueillis par Mohamed Khalil

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