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La mixité source de problèmes dans la France d’aujourd’hui ?

dimanche 6 juillet 2008

Le texte qui suit, reproduit le discours de la sénatrice Hélène Luc* fait le 29 avril 2004 devant le Sénat français dont le thème est la mixité dans les écoles et lyçées de France, mixité que certains milieux essayent de remettre en question.

Ce qui est intéressant à relever dans ce discours, pour nous tunisiens, arabes et musulmans, c’est son réalisme et sa manière d’aborder la question dans son contexte à la fois historique, citoyen et pédagogique, contrairement aux démarches faussement "culturelles" et "moralisantes", invoquant parfois des arguments pseudo-scientifiques de différenciation biologique et qui veulent rendre la mixité responsable de presque tous les problèmes que vit le système éducatif français.

Source : site du Sénat Français

Monsieur le Président, Monsieur le Ministre, Mes chers collègues,

Le thème des travaux engagés par la délégation aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes porte cette année sur un sujet que nous vivons tous au quotidien et que nous saluons comme une formidable avancée sociale, à savoir la mixité.

Les réflexions que nous avons menées sous la présidence de Mme Gisèle Gautier ont été riches d’enseignement et font partie du combat que nous menons tous les jours pour l’égalité de chance et de droits des femmes et des hommes dans notre pays, en continuité avec le travail engagé l’an dernier sur l’égalité professionnelle.

L’idée de mixité n’est pas nouvelle comme l’a rappelé Mme la Présidente Gisèle Gautier. Cependant, son application effective et son admission dans la conscience collective s’inscrivent dans le principe même de la modernisation de notre société.

Parler aujourd’hui de mixité - 30 ans après qu’elle ait été inscrite dans la loi -, c’est parler de la modernité aujourd’hui, pour construire la modernité de demain.

En effet, voilà à peine moins de 30 ans, la loi « Haby » institutionnalisait en droit la mixité dans l’éducation. 15 ans auparavant, cette mixité s’était déjà généralisée bouleversant les consciences et habitudes de séparation des hommes et des femmes. En 2004, tout le monde s’accorde pour reconnaître la mixité comme acquis très important sur lequel il serait impensable de revenir, les personnes auditionnées par la délégation sont allées dans ce sens.

Imposée pour des raisons budgétaires, la mixité ne s’est cependant pas accompagnée d’un travail de réflexion et d’adaptation lors de sa mise en œuvre. Ainsi, certains pourraient se servir de cela pour la remettre en cause et réclamer une régression. Or, cela est inacceptable !
Il peut être fait, parfois aussi, grief à la mixité de ne pas avoir su créer de l’égalité. Or, il faut être clair, la mixité en tant que telle n’est pas créatrice spontanément d’égalité.

Ainsi, la mixité, ce vivre ensemble, ne pourra nourrir de l’égalité qu’à partir du moment où nous nous émanciperons des facteurs extérieurs à cette dernière. Elle s’appréhende au regard des problèmes sociaux.
En effet, la mixité, c’est vivre avec cet alter, cet autre qui physiologiquement, biologiquement se distingue de nous-même.
Fille - garçon, femme - homme, réunis sous le même vocable d’êtres humains lorsqu’il s’agit d’en faire une généralité et dont nos sociétés en ont fait des stéréotypes sexués marquant ainsi des différences qui transcendent le simple aspect physique.

Traiter de l’altérité doit s’entendre, si l’on veut que la mixité prenne toute sa dimension, dans le traitement de chaque individu en tant qu’individu propre.

Il s’agit de dépasser la notion sexuée attachée aux uns et aux autres, pour s’affirmer dans un schéma dans lequel l’enfant, pour prendre le cas de l’école, serait un individu unique au milieu d’autres individus uniques et singuliers tous traités à égalité, tous semblables.

Pour ce faire, il convient alors d’engager un travail important de conscientisation, de détachement des acquis culturels, sociaux, moraux, religieux, que je qualifierais de facteurs exogènes. Ce travail sur soi doit s’adresser à tous, enseignants, parents, françaises et français, élus.

Dès le début de la socialisation, dans la famille, dès l’entrée à l’école, l’enfant ne doit pas être confronté à des notions de hiérarchisation, de différenciation sexuée. Par exemple, les garçons seraient plus turbulents et les filles plus sages.

Cette différenciation sexuée qui conditionne, même si parfois nous n’en n’avons pas pleinement conscience, les études, la vie professionnelle.
Il suffit de regarder les faits, les filles ont de meilleurs résultats scolaires, elles ont, proportionnellement, plus de diplômes que les garçons et pourtant, sorties du milieu scolaire, elles se retrouvent avec une valorisation professionnelle moindre : précarisation du travail, salaires nettement inférieurs à niveau d’étude égal, recherche d’emploi plus difficile, périodes de chômage plus longues. Ce n’est pas un hasard, ce n’est pas une fatalité.

Il est possible d’améliorer cela, de rendre plus en phase nos propres parcours de vie. C’est un travail sur soi difficile, j’en conviens mais tellement nécessaire.

Ainsi, en matière de formation des personnels de l’enseignement, par exemple, il est impératif d’enrichir les formations initiales et continues en liaison avec leur recrutement, de mettre en place un véritable travail collectif.

En ce qui concerne la féminisation de l’enseignement, les femmes accomplissent, dans ce domaine, un travail qualitatif remarquable et consciencieux que tout le monde reconnaît, mais elle s’accompagne malheureusement d’une précarisation et d’une valorisation salariale trop faible.

Il faut ainsi réévaluer, la profession enseignante. Il faut encore, faire un véritable travail dans les Universités et IUFM, apporter une aide dès la première année universitaire et revaloriser ces professions en direction des garçons.

En matière de contenus des enseignements, il pourrait être envisagé un plan de recherche associant les établissements scolaires.

En ce qui concerne les manuels scolaires, de nombreuses personnes, et nous l’avons entendu lors des auditions de la délégation, relèvent qu’il serait nécessaire de les adapter vers une plus juste représentation de la mixité. Je me rappelle ainsi d’un grand syndicat représentatif de l’enseignement qui en audition relevait la référence constante faite aux Grands hommes de notre histoire et le manque de place faites aux Grandes femmes.

Dans le contenu des enseignements, toujours, il serait intéressant d’envisager plus largement l’étude des œuvres littéraires des grandes auteures féminines, tant elles ont apporté une richesse à la littérature et une vision particulière dans leurs œuvres.

En matière d’organisation des enseignements, je ne retiendrai que deux exemples qui sont l’éducation sexuelle et le sport. Cependant, je remarquerai, au préalable et d’une manière générale, que dans la conscience collective, il est admis que les filles sont faites pour les matières littéraires et les garçons pour celles scientifiques.

Ce faux constat, s’attache à la vision généralisée que nous nous faisons des filles et des garçons. S’il est clair qu’aujourd’hui il existe une disparité dans les enseignements, cette disparité n’est pas du fait de prédispositions innées de l’un ou l’autre sexe, mais bien d’une croyance que l’on admet comme fait acquis. Il faut donc décloisonner les préjugés, sortir de cette dichotomie.

En ce qui concerne l’éducation sexuelle, il s’agit d’un enseignement dont il faudrait penser de nouveaux développements. Les connaissances des élèves sur les questions de l’amour, du corps, de la reproduction et des risques sont insuffisantes et très marquées par les inégalités sociales et la marchandisation. Une campagne partant des expériences réussies doit permettre de faire progresser l’idée que ce travail est nécessaire et possible avec les équipes médicales, infirmières, médecins scolaires, et assistantes sociales.

En matière sportive, les professeurs d’E.P.S., sont confrontés à la mixité. Ils œuvrent chaque jour pour faire de l’idée de mixité une application effective et efficace. Ils cherchent, et il faut les encourager davantage, à ouvrir des portes pour qu’un plus grand nombre de filles soient associées à la pratique sportive.

Non, il faut le dire, les filles ne sont pas par nature réfractaires au sport et les garçons ne sont pas par nature des sportifs nés !
Je me permettrai ici une petite parenthèse sur le milieu sportif dans lequel la mixité prend aussi tout son sens. Les femmes en ont longtemps été écartées. Bien que la mixité soit aujourd’hui totalement admise, elles sont toujours deux fois moins nombreuses que les hommes à détenir des licences sportives et trois fois moins nombreuses à participer à des compétitions. Elles restent très minoritaires enfin dans les instances dirigeantes sportives. Un important travail reste encore à faire.

C’est pourquoi je vous propos, Mme la Présidente, de continuer nos auditions avec les fédérations sportives, le CNOSEF et le syndicat représentatif (SNEP).

Pour finir, je parlerai de la violence qui est une grande préoccupation et plus particulièrement la violence faite aux filles. Il faut trouver comment combattre cette violence mais lorsque nous nous plaçons dans l’optique d’une réflexion autour de la mixité, il ne faut pas rester au stade d’une réflexion sexuée, car la violence née dans la société.

En pensant en terme de mixité, nous devons refuser de nous cantonner à une simple dénonciation des garçons, dénonciation qui le plus souvent se fait à l’encontre des garçons issus de quartiers populaires.

Bien au contraire, il apparaît essentiel de se servir de la mixité comme d’une aide pour surpasser les problèmes, en dialoguant, en réfléchissant, en agissant aussi. Des techniques palliatives peuvent être envisagées comme par exemple le recours à des cours de théâtre dans les écoles, collèges et lycées. Par le jeu d’acteur, la mise en scène les démons et rancoeurs pourraient se transformer, s’apprivoiser.
Ici encore, ce n’est pas la mixité qui crée la violence. La mixité peut être un outil contre cette violence à partir du moment où nous lui en donnons les moyens.

Vous l’avez compris, mes chers collègues, Madame la Ministre, le groupe communiste républicain et citoyen est fondamentalement attaché à la notion de mixité et au-delà à la notion d’égalité des chances, donc de l’égalité homme - femme.

Nous réfutons catégoriquement toute thèse ou théorie qui aurait pour seul but d’engager un retour au passé sous prétexte que la mixité ne serait pas adaptée.

Nous refusons toute idée de séparation des filles et des garçons quelle que soit la raison invoquée : violence, réussite scolaire, différence.
La mixité crée de la socialisation, elle contribue à l’éducation à la citoyenneté, elle met en relation les filles et les garçons pour leur permettre d’échanger et de se comprendre les uns les autres.
Les travaux menés par la délégation - que j’espère nous auront l’occasion de poursuivre, notamment en recevant Monsieur le Ministre de l’éducation pour lui faire par de nos réflexions - ont permis d’apporter des propositions, des recommandations.

J’espère que ces derniers ainsi que le débat que nous avons aujourd’hui, Madame la Ministre, s’inscriront dans un processus de valorisation de la mixité et au-delà de la perception de notre société envers les femmes et les hommes.

J’espère également et je sais, que nous dirons un jour très prochain que la mixité et l’égalité des chances font parties des plus belles réussites de notre système français.


Qui est Hélène Luc ?

Elle est membre du parti communiste français, membre du Sénat pendant 30 ans (1977-2007), présidente du groupe communiste au sénat durant les années 1978-2001.

Dans sa jeunesse, elle était secrétaire générale de l’Union des Jeunes Filles de France, marquée par les grandes figures de la Résistance comme Marie-Claude Vaillant-Couturier.

En septembre 2007, elle a démissionné du Sénat. Odette Terrade, conseillère municipale PCF d’Orly et elle-même sénatrice de 1997 à 2004, lui succédera.

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