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Un éclairage sur la crise financière actuelle :

Transformations et crise du capitalisme mondialisé, quelle alternative ?

Paul Boccara

jeudi 25 septembre 2008

Le quotidien l’Humanité a consacré un dossier copieux sur la crise financière actuelle. Nous reproduisons ci-dessous une présentation du dernier livre de Paul Boccara, célèbre économiste et historien français, ancien membre du conseil national du Parti communiste français. Il est agrégé d’histoire et maître de conférences honoraire en science économique. Le contenu du livre paru cette année dans les éditions "Le temps des cérises", est tout à fait actuel.


Transformations et crise du capitalisme mondialisé, quelle alternative ?, le dernier livre de Paul Boccara décrypte la crise du système et explore la construction d’alternatives émancipatrices.

Avec l’accord de son auteur, nous publions (le journal l’Humanité) un extrait de cet ouvrage qui permet de mieux comprendre ce qui se passe avec la crise dite des "subprime" et des solutions pour en sortir.

La crise financière qui a éclaté à partir des États-Unis, à l’été 2007, a fait l’objet de nombreux commentaires, soit extrêmement alarmistes, soit, au contraire, rassurants.

En réalité, alors qu’on reconnaît son ampleur et sa nouveauté, elle serait révélatrice de la maturation des transformations profondes et de la crise systémique radicale du capitalisme financiarisé et mondialisé. Au-delà de sa portée immédiate, ce sont les suites du processus et sa grande portée aux plans économique, social, politique et idéologique d’ensemble qui sont en cause.

Des propositions radicales concernant des mesures et des luttes novatrices auraient dans ces conditions, une opportunité historique pour être présentées comme réalistes, en répondant non seulement aux besoins à court terme mais aussi à long terme des populations en France, dans l’Union européenne et dans le monde. Face aux défis de la nouveauté profonde de la situation et de ses risques, elles peuvent faire l’objet d’un débat avec les militants syndicalistes, associatifs et politiques ainsi qu’avec les élus, pour leur développement dans des actions rassembleuses et persévérantes. Et cela, en contribuant au débat si nécessaire aujourd’hui à gauche, face au social-libéralisme et au populisme de droite, avec l’apport des analyses marxistes et communistes devant les enjeux profonds non seulement de résistance mais d’avancées sociales transformatrices qui mûrissent.

Considérons deux parties :

1 – la crise financière, comme révélateur

2 – sa portée immédiate et globale à plus long terme

I - La crise financière de 2007 – 2008 : révélateur de la gravité nouvelle de la spéculation du capital financier mondialisé.

  • 1) Les mécanismes ayant conduit à la crise financière de 2007 et les pertes

Les mécanismes qui ont conduit à l’éclatement à l’été 2007 de la crise financière mondialisée sont assez bien connus, du moins dans leur principe.

Mais plus profondément, ce qui serait révélé, c’est la gravité nouvelle de la spéculation financière, elle-même exprimant la maturation de la crise systémique radicale du capitalisme financiarisé et mondialisé.
On peut rappeler le mécanisme de principe de la crise des spéculations sur les crédits immobiliers dits des « subprimes », ou crédits risqués sur les achats de logements, jusqu’aux pertes considérables des banques.

Après la privatisation des institutions de soutien du crédit hypothécaire, aux États-Unis, comme Fanny Mae, fondé par l’Etat en 1938 et privatisé en 1968, on a assisté vers 2005-2006 à une croissance très importante et spéculative des crédits pour des achats de maisons, garantis par leurs hypothèques. Alors que la demande grandissante des habitations a poussé leur prix à la hausse de plus en plus aux États-Unis (et dans une moindre mesure en Europe et ailleurs), cela a donné confiance pour garantir par des hypothèques des prêts de plus en plus coûteux. Et cela pour des masses grandissantes de ménages aux revenus modestes.
Les banques et les Fonds financiers ont cherché des profits élevés avec des taux d’intérêt progressivement relevés, tandis qu’ils utilisaient des fonds empruntés avec des taux plus bas. Les crédits ont été titrisés. C’est-à-dire que les banques et officines de crédit ont vendu leurs titres de créance à d’autres banques et à des Fonds financiers plus ou moins spéculatifs pour diminuer leurs risques, bien au-delà des États-Unis. Ils se sont permis ainsi de relancer leurs prêts jusqu’à d’énormes montagnes de dettes.

Mais les prix immobiliers sont finalement devenus trop élevés. Ils ont dû ralentir puis baisser, tandis qu’au contraire les taux d’intérêt étaient relevés. D’où les non-remboursements des crédits et les ventes forcées de logements, relançant encore la baisse des prix des logements et les défaillances des acheteurs à crédit. D’où, avec la montée des impayés de crédit, les craintes des défaillances empêchant les soutiens des banques prêteuses et les prêts interbancaires. D’où la crise de liquidités, la dévaluation des créances et les pertes très considérables dans les banques et les Fonds.

Il faut souligner l’énormité nouvelle des multiplicateurs du crédit, avec des pools de produits financiers très complexes. On a ainsi cherché à relever considérablement les perspectives de profit mais aussi on a augmenté les risques.

Par exemple, un Fonds a emprunté 15 fois sa mise initiale dans une succession complexe de crédits en chaîne. Soit pour 100 millions on passe à 1,5 milliards. Un autre avec 100 millions a déclenché une mobilisation de 3 milliards de dollars. En outre, les achats de titres de crédit ont été considérés comme du capital garantissant d’autres crédits.
En ce qui concerne les pertes liées à la dévalorisation de titres de créances en difficulté de remboursement dans les banques et dans les Fonds d’investissement, elles sont considérables. On a d’abord considéré 200 milliards de dollars dont 50 % localisés aux États-Unis, avec 22,5 milliards de dollars pour Merrill Lynch, 18 à 22 milliards pour Citigroup, et plus de 15 milliards pour la banque suisse UBS ; en France, 5,4 milliards d’euros pour le Crédit agricole, 4milliards pour Natixis, ou plus de 4 milliards pour la Société générale.

Mais ensuite on a parlé de 400 milliards de dollars pour la dépréciation d’actifs dans les comptes des banques et cela pour des sommes exposées de 945 milliards de dollars .En avril 2008, le FMI chiffrait le coût de la crise financière à environ 1000 milliards de dollars. Il faut aussi considérer encore le risque des assureurs qu’on a pu chiffrer à 820 milliards de dollars, soit 14 fois leurs fonds propres, ainsi que les faillites d’assureurs et leurs pertes. Ainsi, l’assureur américain AIG, premier assureur mondial, aurait perdu, 13,1 milliards de dollars au premier semestre 2008. Enfin, après les prêts à risque ou subprimes, ce sont les prêts intermédiaires qui voient monter les impayés au milieu de 2008, tandis que même les emprunteurs de première qualité ont commencé à être mis en cause.

  • 2) Gravité nouvelle de la spéculation.

Derrière les mécanismes et les chiffres de cette spéculation, on doit considérer la maturation des transformations et de la crise systémique d’ensemble du capitalisme financiarisé et mondialisé.
Pour l’essor d’une spéculation, il faut un triangle :

  • 1– une masse financière,
  • 2 – une incitation à de hauts profits possibles,
  • 3– une demande augmentant fortement par rapport à une offre pour une marchandise sur laquelle spéculer.

Or, désormais les transformations très profondes du capitalisme et de sa crise systémique poussent formidablement ces trois éléments :

C’est, premièrement, d’énormes disponibilités financières résultant :
— du début de la révolution monétaire de décrochement de la monnaie par rapport à l’or, avec le dollar comme monnaie mondiale de fait et sa formidable création inflationniste possible,
— les débuts de la révolution technologique informationnelle, avec les économies considérables de moyens par rapport à la valeur ajoutée produite, en prix. D’où d’énormes disponibilités pour les prélèvements et les placements financiers (comme d’ailleurs aussi pour les prélèvements publics et sociaux)

Deuxièmement, le fort relèvement des taux de profit devenu possible, avec les économies de coûts de la révolution informationnelle par rapport aux produits, mais aussi avec les salaires bas des pays émergents et la mise en concurrence de tous les salariés du monde. Cela incite à une très forte rentabilité des fonds des entreprises et encore plus des Fonds spéculatifs.

Troisièmement, l’insuffisance de certaines productions par rapport à la montée des besoins populaires, comme les logements, l’énergie, les matières premières, l’alimentation, qui peuvent servir d’appui à la spéculation.

Cela tend à exacerber les défis de l’opposition entre capitaux et populations salariées.

Outre le renforcement de l’exploitation des salariés, avec leur mise en concurrence dans le monde entier, c’est aussi la pression sur leur consommation par les prix relevés de façon spéculative, pesant sur leur pouvoir d’achat, et par les prélèvements de leur endettement.

Avec des mécanismes financiers en partie décrochés des exigences de la production, avec les économies de coûts de la révolution informationnelle, le système tourne en partie en rond, en quelque sorte pour lui-même, de façon perverse.

C’est la montée du parasitisme et de l’immoralité de la rentabilité financière avec la perversité amplifiée du fric pour le fric. On le voit avec la crise de l’immobilier où les ménages les moins aisés qui sont les plus nombreux et les plus fragiles sont les plus visés et les plus touchés.
Par exemple, aux États-Unis, comme pour 2,5 millions de familles emprunteuses insolvables, Cleveland a vu se multiplier les saisies d’appartements et les appartements vacants abandonnés. Et le maire a porté plainte contre les banques même si leurs opérations étaient légales. Car, a-t-il dit, quand un passant est renversé hors des clous, par un automobiliste respectant la limitation de vitesse, ce dernier a respecté le code mais il est un criminel. On pourrait dire la même chose pour tout le système des spéculations financières.

Ce sont, aussi, sous prétexte de l’endettement public et des difficultés nouvelles de la conjoncture liées à la crise financière, qui sont mises en avant par le gouvernement français, les dispositions structurelles de réduction de dépenses publiques en France, comme ailleurs dans l’Union européenne. C’est encore le durcissement de la déjà très dure Banque centrale européenne dans sa mission dite anti-inflationniste, en fait pour un euro fort pour les placements financiers avec des taux d’intérêt élevés, contre les relèvements de salaires. Et c’est partout d’ailleurs, les mesures structurelles contre les dépenses salariales et sociales avec la mise en cause des services publics pour protéger les profits et les placements financiers.

II - La portée économique, sociale et idéologique, immédiate et à plus long terme, de la crise financière

Malgré certains ralentissements de la croissance, la crise financière ne débouche pas encore sur une crise mondiale d’ensemble. Alors que nous avons eu après la crise financière dite asiatique de 1997, la crise économique globale de 2000-2001. On va probablement avoir une telle succession avec une crise économique encore plus profonde.

  • 1) La portée immédiate de la crise financière.

Ce sont d’abord les difficultés et les pertes des banques et autres institutions financières, ainsi que des Fonds d’investissement, surtout aux États-Unis, mais aussi en Europe. Et cela a entraîné les soutiens publics importants depuis les injections massives de liquidités par les banques centrales, comme la FED, avec elle, une série de baisse des taux, la Banque d’Angleterre ou la Banque centrale européenne, jusqu’à la nationalisation forcée de la banque britannique Northern Rock ou le rachat provisoire de la banque Bear Stearns par la banque J. P.Morgan avec le soutien de la FED. Aux Etats-Unis, 130 milliards de dollars ont dû être absorbés par le système bancaire, sous forme de capitaux nouveaux, sans que la santé des banques américaines ne s’améliore. _ Encore en juillet 2008, Merrill Lynch recherchait 9,8 milliards de dollars et, avec cette nouvelle recapitalisation, cela ferait 25 milliards de dollars injectés dans la prestigieuse banque d’affaires, pour éponger ses pertes, depuis l’automne 2007. Les banques, surtout aux Etats-Unis, ont dû procéder à des licenciements. Et des pertes d’emplois ont accompagné les restructurations importantes dans tout le secteur bancaire et financière

Les difficultés des banques ont provoqué, surtout aux États-Unis mais plus ou moins ailleurs, des freinages et des difficultés nouvelles du crédit, qui pèsent principalement sur les P.M.E. Si les banques en difficulté réduisent le robinet du crédit quand elles ne le ferment pas, les effondrements boursiers, surtout des valeurs bancaires mais aussi de toutes les valeurs, ont dans l’immédiat pu aussi réduire les apports des marchés d’actions pour les entreprises.

Alors qu’on croyait la crise financière calmée, en juillet 2008 a surgi la menace d’effondrement des deux principaux bailleurs de fonds de l’immobilier aux Etats-Unis, Fannie Mae et Freddie Mac, tandis qu’un des grands du crédit hypothécaire Andy Mac était en faillite et placé sous tutelle publique.

Quand la banque Bear Stearns a eu besoin d’être renflouée et reprise, ses 395 milliards de dollars de prêts représentaient 33 fois ses capitaux. Mais Freddie Mac aurait eu 1900 milliards de prêts et de garanties de crédits pour 2 milliards de fonds propres, un ratio de 1000 pour un, et Fannie Mae, avec 3330 milliards d’engagements était à peine mieux capitalisé.

Fannie Mae et Freddie Mac sont des organismes privés cotés en bourse, mais sous « supervision » de l’Etat, ou des « Government sponsered entities ».Ils ne prêtent pas directement mais garantissent ou possèdent les emprunts immobiliers qu’ils rachètent au banques, en empruntant à des taux préférentiels. En juillet 2008, ils détenaient ou garantissaient 5300 des 12000 milliards de dollars de crédits immobiliers en cours aux Etats-Unis. Leurs engagements ont crû de façon vertigineuse et ils ont alimenté la crise des subprimes en titrisant en Bourse des paquets de créances hypothécaires rachetées aux banques. Avec la montée en flèche des emprunteurs insolvables, ils se sont retrouvés en risque de manque de liquidité, tandis que leur faillite aurait fait peser un danger d’effondrement sur tout le crédit aux Etats-Unis. En quelques jours, ils se sont effondrés en Bourse. Aussi, le gouvernement a envisagé de les placer « sous tutelle », tandis que le terme de « nationalisation » démenti était dans toutes les têtes. Un « plan d’action immédiat » a été lancé par le Trésor américain et la Réserve Fédérale. Aux termes de ce plan, le Trésor est autorisé à acheter « provisoirement » leurs actions, c’est-à-dire de souscrire à une augmentation de capital, et à leur prêter. Et l’autorité de leur supervision est remplacée par un organisme de contrôle aux pouvoirs renforcés.

En relation avec le freinage du crédit, les limitations des marchés financiers et avec les difficultés de consommation des ménages endettés, sont intervenus des ralentissements de la croissance. Le ralentissement est surtout relativement marqué aux Etats-Unis, avec une croissance très faible au premier semestre et la menace d’une récession au second semestre. Les Etats- Unis ont perdu des emplois pour le septième mois consécutif en juillet 2008, où le taux de chômage est remonté à 5,7% de la population active, contre 5,5%, le mois précédent, soit son plus haut niveau depuis mars 2004.Avec les effets de la crise sur le pouvoir d’achat et avec la hausse du prix de l’essence, les automobilistes américains se détournent des gros véhicules trop chers et trop gourmands en essence. Le marché automobile américain pourrait tomber à 14,4 millions de voitures en 2008, contre 16,1 en 2007, puis en 2009 à 14,1, voire à 13 ,6millions en 2008 et 11,7 en 2009.

Cependant, le Président de la Réserve Fédérale a affirmé que cette dernière maintiendra des financements exceptionnels des établissements bancaires aussi longtemps que ce sera nécessaire.

Le freinage de la croissance est sensible en Europe, quoique le ralentissement y soit décalé, de l’Irlande à l’Espagne (où le chômage fait un bond) à l’Italie, à la France et à l’Allemagne. Au 2è trimestre 2008, en France, le PIB a reculé de 0,3%, en Allemagne de 0,5%, dans la zone euro de 0,2%.Mais il a aussi reculé dans le même intervalle de 0,6% au Japon. Le risque de récessions est alors avancé. Et ces ralentissements de croissance provoquent des suppressions d’emplois, comme par exemple les 5000 suppressions décidées en Europe par Renault en juillet 2008 Toutefois, pour 2008, même si les pays émergents sont quelque peu touchés et ralentis, leur croissance restera encore très forte. Par exemple la Chine passerait de 11,4 % à 9,3 %, l’Inde de 9,2 à 7,9 ; l’Amérique latine de 5,6 à 4,3 ; la Russie de 8,5 à 7 ; tandis que l’Afrique continuerait à relever sa croissance de 6,2 à 6,3. Dans ces conditions, la croissance mondiale va baisser, mais tout en restant relativement soutenue. Cela ne constitue pas encore une véritable crise conjoncturelle mondiale. Cependant, si la crise financière semble relativement calmée, il reste encore des cadavres dans les placards. Mais surtout, quant aux perspectives ultérieures, elles vont de :

— * Pour certains, la fin de la crise financière dès fin 2008 et la reprise durable, grâce à tous les assainissements, à partir du milieu ou de la fin de 2009.
— * Ou, au contraire, pour d’autres économistes, la poursuite et même l’aggravation des difficultés, avec éventuellement une certaine stagflation (inflation + très faible croissance), du moins aux Etats-Unis ou dans l’Union Européenne.
— * Ou encore, le plus probablement, à la fois, outre certaines stagflations partielles, plus ou moins importantes, des réponses capitalistes entraînant un certain rebond de croissance en 2009, surtout dans les pays émergents, puis l’éclatement d’une nouvelle crise globale non seulement financière mais proprement économique, à l’échelle mondiale, vers 2010, 2011 ou 2012. Elle serait plus profonde que celle de 2000-2001.

  • 2) La portée à plus long terme.

Dès le 9 août 2007, la Réserve Fédérale des Etats- Unis a injecté 24 milliards de dollars de liquidités et la Banque Centrale Européenne 94,8 milliards d’euros. Cependant, le soutien par les banques centrales et par des fonds publics des banques et institutions financières les plus touchées contre le risque d’effondrement en chaîne effectivement stoppé, ou encore un certain soutien de la consommation aux Etats-Unis par réduction de la fiscalité, n’ont pas répondu aux facteurs profonds, ni de la spéculation qui reste très stimulée et profonde et encore moins de la crise systémique d’ensemble financière et aussi réelle. On a eu notamment un déplacement de ces énormes masses financières spéculatives et aussi des potentiels existant dans le système nouveau de démultiplication du crédit, y compris pour tenter de se refaire comme des joueurs après des pertes. Et cela, vers d’autres productions sensibles que celle des besoins de logements, où il y a un écart, considérable et grandissant, entre les conditions de l’offre et de la demande populaire.

C’est la spéculation sur le pétrole et aussi sur le gaz qui a explosé jusque vers juin 2008, sur les matières premières - du charbon au minerai de fer, bien plus que sur l’or, et sur les ressources alimentaires de base, le blé, le riz et le maïs -, face aux besoins grandissants de ces produits dont les prix se sont envolés. Et la spéculation, s’appuyant sur des contrôles du capital financier, pourrait éventuellement toucher des éléments des services publics avec des privatisations et des implications des entreprises d’assurance, comme pour la santé. Mais bien plus, l’amplification de la spéculation malgré certaines baisses relatives ultérieures, vient percuter des facteurs réels profonds de la crise systémique, lesquels, arrivés à maturité, tendent désormais à atteindre des seuils de gravité sans précédent.
Cela concerne d’abord la crise et la révolution écologiques avec leurs trois dimensions :

— * La tendance à l’épuisement ou du moins à des coûts très élevés, à cause de l’insuffisance de ressources traditionnelles,
— * Des risques intolérables de pollution, notamment l’effet de serre sur le climat.
— * Les nouveaux espaces et domaines à maîtriser, comme l’espace, les océans, le biologique,

Cela se marque particulièrement pour la consommation des produits pétroliers et ses rejets, avec la progression formidable des motorisations traditionnelles et notamment le rattrapage massif des pays émergents.

Cela se marquerait aussi désormais à propos des produits de base alimentaires dans le monde, avec la relance de la faim et de ses émeutes dans les pays en développement. Ce qui renverrait aux besoins nouveaux liés à l’urbanisation devenue majoritaire, à la croissance démographique dans les pays du Sud, aux limites profondes concernant l’eau, les capacités d’achat des engrais, etc.

A leur tour ces relèvements de prix, qui restent élevés malgré des reflux ont contribué à renforcer les exigences de salaire et de pouvoir d’achat salarial partout. Et à cela se joignent les besoins devenus immenses concernant, dans le monde entier, les insuffisances graves de salariés qualifiés et de formation.

C’est aussi les besoins de la révolution démographique de la longévité et des retraites.

Des luttes salariales nouvelles se manifestent d’ailleurs partout dans le monde : comme en France ou en Allemagne, au Royaume- Uni, mais aussi dans les pays entrés nouvellement dans l’Union européenne comme on l’a vu chez Renault Dacia en Roumanie ou encore dans les pays émergents avec beaucoup de luttes très nouvelles en Inde, au Pakistan, au Chili, etc.

Et, couronnant le tout, on peut prévoir l’exacerbation probable des tentatives, ayant déjà commencé, de réponses capitalistes fondamentales par de nouveaux moyens techniques, de nouvelles productions, pour remplacer les travailleurs notamment qualifiés et économiser les salaires, ou encore pour économiser l’énergie et les matières.

Il s’agit de nouveaux équipements, de nouvelles infrastructures, de nouveaux moteurs, de nouvelles automobiles, de nouveaux avions, de nouvelles installations énergétiques, d’autres matériaux composites, de nouveaux composants électroniques, de nouveaux logiciels.
Les investissements pour tout cela et la croissance, en volume et en prix, de ces nouveaux moyens de production vont avoir lieu, face aux pressions contre les emplois, les salaires, et dépenses sociales. Cette contradiction grandissante entre capitaux et salaires va conduire sans doute, après éventuellement un rebond limité vers 2009–2010, à une surproduction et à l’éclatement de la suraccumulation des capitaux, financiers, matériels et informationnels, avec probablement une nouvelle crise conjoncturelle vers 2010, 2011, 2012.

Et le déplacement accéléré des capitaux vers les pays émergents, avec leur potentiel de croissance élevé, va contribuer à cette suraccumulation mondiale.

Dès aujourd’hui montent des antagonismes nouveaux entre les exigences des Fonds d’investissement voulant éventuellement dépecer des entreprises auxquelles ils participent et l’exigence de l’efficacité industrielle, comme on l’a vu par exemple avec les pressions du Fonds Pardus sur Valéo. De même les exigences exacerbées des actionnaires peuvent s’opposer comme jamais aux dépenses nécessaires pour l’efficacité de la production.

Mais aussi le Fonds de réserve des retraites en France, les Fonds de pension dans le monde sont menacés par les effondrements spéculatifs et financiers.

On assiste partout, comme déjà pour les crises précédentes, mais bien davantage, à la montée des risques de surendettement des entreprises et des Etats. Il faut surtout prendre en compte le défi devenu formidable de l’inflation du dollar à l’échelle mondiale et des prises extrêmement massives de bons du trésor des États-Unis par les Banques centrales, tout particulièrement en Asie dont la Chine, à partir des excédents commerciaux en dollars. D’où la tendance à la baisse du dollar, le risque du retrait des banques centrales par rapport au dollar que nous avons déjà évoqué. Il a commencé à se manifester avec des débuts de conversion en euros et aussi la constitution de Fonds publics dits souverains, de la Chine à la Russie en passant par l’Arabie Saoudite, pour commencer à racheter des parts d’entreprise ou de banques américaines. C’est le cas, par exemple, du Fonds souverain de l’Etat de Singapour qui est devenu le premier actionnaire de Merril Lynch, avec15% de participation au capital. Tandis que dès novembre 2007 le Fonds souverain d’Abu Dhabi avait acquis 4,9% de Citigroup. Cela pourrait se précipiter en cas de crise économique globale avec, non pas la fatalité d’un progrès social, mais l’ambivalence entre :

— * des affrontements pour des rentabilités financières rivales, qui vont certainement intervenir ;
— * des réponses éventuelles de constructions nouvelles de relations internationales et sociales, commençant à s’émanciper des dominations financières.

Au plan monétaire et financier, montent comme jamais les défis de la domination des crédits, en liaison avec les marchés financiers libéralisés, pour la rentabilité financière, ainsi que des interventions financières des Etats-Unis et du dollar. Les Etats-Unis s’efforceront de maintenir leur domination, en jouant sur les baisses de taux d’intérêts pour soutenir les crédits en dollars, ou, au contraire, sur les relèvements de taux pour relever le dollar et leurs attractions de capitaux. Mais aussi, face aux effets de ce jeu, les défis se renforceront sans doute dans le monde pour s’en émanciper en modifiant le système.

Certains parlent déjà du besoin de sortir de l’économie de surendettement, financée par les effets de levier de la baisse des taux d’intérêt sur le dollar, beaucoup trop exagérée, en vue de relever la rentabilité financière et spéculative. Il s’agirait de passer à une économie de crédit beaucoup moins fondée sur ces effets de leviers du crédit pour la rentabilité financière avec la montée d’investisseurs à long terme en capital. Mais, à propos des ces investisseurs, il y a une ambivalence possible entre l’intervention des Fonds de placement privés avec une autre gestion , y compris les fonds de pension, ou la montée de Fonds souverains et des institutions financières publiques. Et la question d’un tout autre crédit, à visée sociale et pour d’autres coopérations articulées à de nouvelles institutions publiques, ainsi que celle d’autres Fonds publics socialisés, ne sont pas encore posées. D’une façon générale, tous les affrontements internes et internationaux pourront s’exacerber et ils pousseront nécessairement à des transformations politiques et économiques profondes. Des appels à des interventions étatiques ou inter-étatiques dites de corrections fortes des excès financiers, qui sont déjà lancés, sont à la fois très nouveaux et très insuffisants. Cette volonté d’interventions publiques nouvelles, malgré toutes leurs insuffisances et leurs visées de consolidation du système existant, pourrait néanmoins contribuer à changer le climat idéologique en favorisant la crédibilité de propositions vraiment novatrices et efficaces, car réalistes et radicales, en étant contrôlées, désormais, par les travailleurs et les citoyens avec la prédominance de but sociaux.

Ainsi, à propos de la mise sous tutelle par le Trésor des Etats-Unis de Fannie Mae et Freddie Mac et de l’injection de fonds publics pour eux en juillet 2008, le Wall Street Journal, dans un éditorial inhabituel, appelait à cette intervention de l’Etat et à son contrôle, tout en déclarant : « nous ne sommes pas devenus socialistes. Mais le contribuable doit comprendre que Fannie et Freddie pratiquent déjà le socialisme, et le plus malhonnête qui soit_leurs profits sont privatisés et leurs risques socialisés. Nous proposons une forme plus honnête de socialisme, avec une politique de réforme à long terme. ». Et l’économiste en chef de la banque d’affaires Goldman Sachs laissait entendre, au même moment et pour les mêmes institutions, qu’il n’était pas forcément hostile à une nationalisation ou à une mise sous tutelle provisoire.

Déjà Joseph Ackerman, PDG de la Deutsche Bank et figure emblématique du capitalisme européen avait pu déclarer, en mars 2008, à propos de la crise financière « je ne crois plus au pouvoir d’ autocorrection des marchés « . D’autres appels, notamment européens, d’importants responsables politiques et idéologiques, avaient pu demander de sortir du « tout-libéralisme » dominant, avec une remontée de l’intervention publique. Cependant, ces appels tendent encore à consolider le système ,avec sans doute à la fois la sous-estimation des forces du libéralisme exacerbé dominateur et aussi de la nécessité de changements beaucoup plus radicaux face à ces forces.

On peut citer deux appels lancés en mai 2008. C’est d’abord l’appel de plusieurs anciens premiers ministres ou ministres des finances européens d’orientation sociale-démocrate, intitulé « la finance folle ne doit pas nous gouverner ». Ils déclaraient qu’« il est urgent de constituer un comité de crise européen pour apporter des réponses solides à la crise actuelle des marchés », et que la crise financière incarne « l’échec de marchés peu ou mal régulés et elle nous montre … que ceux-ci ne sont pas capables d’autorégulation ». Il ajoutait : « le problème réside dans le modèle actuel de gouvernance économique et d’entreprise, axé sur une maigre réglementation, sur un contrôle inadéquat, et sur une offre trop faible de biens publics ».

C’est ensuite la publication du rapport de la commission « Croissance et développement », financée notamment par la Banque Mondiale, avec la participation de prix Nobel d’économie, le Président de Citigroup, la directrice générale de la Banque Mondiale, le Gouverneur de la Banque de Chine, etc.…

Ce rapport a étudié les conditions de la croissance d’un certain nombre de pays émergents. Il en tire des conclusions qui vont à l’encontre du « Consensus de Washington », cette plate-forme idéologique adoptée par les institutions internationales dans les années 1990, prônant la réduction des déficits publics, des impôts et des dépenses publics, avec au contraire l’accélération des privatisations et des déréglementations. « La principale de nos conclusions est que la croissance indispensable pour faire reculer la pauvreté et instituer un développement durable, réclame un Etat fort », a pu déclarer un des auteurs. Le rapport estime en effet que « plus l’économie croît, plus une administration publique, active et pragmatique a un rôle crucial à jouer », avec notamment des investissements publics dans les infrastructures, l’éducation et la santé, ainsi que contre l’insécurité économique. Tout cela peut monter encore avec l’éclatement de la future suraccumulation et une nouvelle crise conjoncturelle mondiale d’ensemble.

Cependant, au-delà de la remontée des interventions publiques et des Etats, même concertées au plan planétaire, des interventions directes, décentralisées, concertées, des citoyens pourraient être aussi concernées désormais, dans une démocratie participative et d’intervention du local au mondial. En liaison avec l’avancée de ces partages de pouvoirs, ce sont les partages des ressources et des rôles pour le développement de chacun, avec la croissance réelle et l’emploi, qui pourraient être visés. Et cela devrait se rapporter, tout particulièrement au partage de la création monétaire entre les pays, émancipée de la domination de la spéculation avec son contrôle démocratique participatif.

Contrairement à ce qui s’est passé en 1929 et dans les années 1930, la création monétaire, à partir des banques centrales publiques et de la monnaie fondamentalement décrochée de l’or, a soutenu le système monétaire et financier international, surtout après 1980 et tout particulièrement encore en 2007-2008. Toutefois, malgré ce soutien, la création monétaire inflationniste, appuyant l’accumulation des capitaux financiers et réels ainsi que la rentabilité financière, se heurte donc toujours aux pressions sur les salaires et les dépenses sociales ainsi qu’à l’insuffisance du développement, si considérable soit-il au plan mondial, des capacités et de la demande des populations. D’où, la récurrence et la tendance à l’aggravation des risques des suraccumulations, surproductions et déflations en chaîne, jusqu’aux menaces très graves pesant sur le dollar. Pour rompre avec ces risques persistants, on doit pouvoir s’engager dans une toute autre création monétaire. Cela se rapporterait non seulement à un relèvement des dépenses pour la population, comme à l’issue de la crise systémique de l’entre-deux-guerres, mais désormais, par hypothèse à une prédominance du développement des populations elles-mêmes de toute la Terre et dans leur masse. Cela renvoie à l’avancée d’une sécurisation de l’emploi et de la formation partout, ainsi qu’à une expansion sans précédent et à une socialisation radicale des services publics de développement des personnes.

Des mesures pour en sortir

A partir des marchés monétaire et financier.

Nouveaux crédits et monnaie commune. Fonds publics et autres titres financiers. Autres institutions et réglementations financières.

Pour une autre régulation du système économique, pour d’autres types de gestion des entreprises comme pour construire un système de sécurité d’emploi ou de formation, et pour sécuriser tous les moments de la vie, des avancées de financements émancipés des marchés financiers sont nécessaires.

  • 1) Un autre crédit bancaire à long terme, du local au mondial

Un tout autre crédit bancaire à long terme, lié à une autre création monétaire, doit pouvoir être organisé. En effet, l’émancipation effective des marchés financiers ne peut résulter que du remplacement d’une grande partie de ses financements par d’autres.

Une simple taxation des flux financiers internationaux, comme avec la taxe Tobin, ne suffirait donc pas du tout. D’ailleurs, James Tobin lui-même a souligné que le crédit était le moyen financier le plus important à transformer et que sa taxe visait précisément à favoriser une autre politique du crédit. Cependant, l’expansion du crédit bancaire, appuyé sur la monnaie à cours forcé (contre laquelle on ne peut plus exiger de l’or), le système du gold exchange standard (or plus devises), avec le FMI, et les banques centrales nationales étatisées, avaient fortement contribué à la longue phase de croissance soutenue, après la Seconde Guerre mondiale. Mais ils avaient finalement abouti à l’inflation accélérée et ses désordres.

Cette inflation accélérée avait accompagné l’élévation devenue excessive de la composition organique des capitaux ou du rapport « capital / produit », la surexploitation, les limites nationales de la productivité entraînant la suraccumulation durable.

Il faudrait désormais une tout autre organisation du crédit, comme toujours d’ailleurs à l’issue des crises systémiques marquées par la domination de l’accumulation financière. Ce crédit devrait permettre, à l’opposé des inflations excessives, comme face aux pressions déflationnistes des surendettements, une reflation ample et durable pour une croissance soutenue de longue durée. Il s’appuierait sur l’efficacité des nouvelles technologies en liaison avec un développement prédominant des populations. Il se fonderait sur de nouvelles conditions structurelles et régulatrices : un partage international de la création monétaire et de son utilisation, avec des monnaies communes pour de vastes zones monétaires, ainsi qu’au plan interzonal et jusqu’au niveau mondial ; des critères d’attribution des crédits cherchant à faire prédominer l’efficacité sociale et les coopérations, pour une croissance réelle ,soutenue principalement par les dépenses informationnelles partagées, ainsi qu’une sécurisation et une promotion de l’emploi et de la formation pour toutes et tous.

C’est ainsi que nous avons proposé qu’un crédit à moyen et à long terme voit ses taux d’intérêt abaissés (jusqu’à des taux zéro et même négatifs, c’est-à-dire des subventions de prise en charge d’une partie des remboursements) pour les investissements matériels et de recherche, d’autant plus que ces investissements programment de l’emploi et de la formation, avec des critères d’efficacité sociale des capitaux et des coopérations.

Ce crédit sélectif pourrait être institué dans l’immédiat, dès le niveau régional et local avec des Fonds régionaux de bonification des intérêts, c’est-à-dire de prise en charge par des fonds publics régionaux de tout ou partie des intérêts, ainsi que de garanties des crédits, pour d’autres relations des entreprises avec les banques. Il pourrait se développer au niveau national par un « pôle financier public » Pour les pays de la zone euro, il s’agirait avant tout du rôle de la Banque centrale européenne.

La BCE aurait enfin au premier rang de ses mis¬sions l’emploi et la formation des populations européennes. Elle ne serait plus indépendante du pouvoir politique mais, avec ses nouvelles règles d’efficacité, contrôlée démocratiquement par les Parlements et jusqu’à des pouvoirs locaux de demande de soutien, par le crédit, de l’emploi et de la formation.

Elle pourrait ainsi « refinancer » à long terme des crédits des banques à des taux très abaissés en faveur des investissements efficaces pour l’emploi et la formation, avec les recherches et les coopérations nécessaires. Elle relèverait, au contraire, les taux d’intérêt pour les placements proprement financiers. Un simple abaissement des taux d’intérêt, évoqué jusque dans les milieux dirigeants, serait contre- productif. En effet, il peut être utilisé pour la spéculation et les placements financiers, à l’opposé d’un abaissement sélectif, conditionné par l’investissement réel pour l’emploi, des taux, ou au contraire leur relèvement contre la spéculation et les placements.

La création d’euros pour ces nouveaux types de crédit pourrait aussi être utilisée pour des dons affectés à certaines Banques centrales de pays émergents ou plutôt en développement, selon des accords de partenariat, favorisant les achats et les coopérations incitant à l’emploi et à la formation des deux côtés. Cela serait le cas par exemple avec les pays du Sud de la Méditerranée, à l’opposé d’une simple zone de libre-échange euro-méditerranéenne.

Cette autre utilisation de l’euro s’oppose à son soutien actuel des marchés financiers, comme aux exportations de capitaux aux États-Unis qui pénalisent l’emploi européen. Elle contribuerait à l’émancipation du dollar, avec notamment la montée de l’euro, aux côtés d’autres monnaies zonales internatio¬nales, dans les réserves et dans les échanges internationaux.

Mais cette émancipation résulterait surtout d’une refonte et d’une démocratisation du FMI, avec la création d’une véritable monnaie commune mondiale, à l’opposé de l’accaparement de ce rôle par le dollar, tandis que l’or ne le joue plus. Cette monnaie commune mondiale pourrait développer les Droits de Tirage Spéciaux (DTS) actuels du FMI.

Ces Droits créés et distribués à des Banques centrales, de tirer des monnaies des autres Banques centrales participant au FMI, sont déjà l’embryon d’une monnaie mondiale. La création de celle-ci permettrait des refinancements d’un autre crédit pour les sécurités d’emploi ou de formation en coopération, et pour un co-développement des peuples du monde.

  • 2) Transformations concernant les fonds publics et les titres financiers

Les fonds publics, provenant des impôts et de l’emprunt, doivent connaître de profondes transformations. Déjà la fiscalité, outre l’impôt sur le revenu qui ferait plus payer les riches avec la remontée du taux maximum, doit pouvoir, pour ce qui concerne les entreprises, être incitative à la croissance réelle et à l’emploi, à l’opposé de la croissance des placements financiers.

Ainsi, en France, l’impôt sur les sociétés pourrait être relevé à 50% des profits déclarés, et il serait aussi modulé, en étant moins élevé si les profits sont réinvestis dans des investissements réels, matériels et de recherche, et plus élevés s’ils sont utilisés pour des placements financiers ou encore des exportations de capitaux. En outre, la base de la taxe professionnelle, impôt local sur les entreprises, serait élargie aux actifs financiers, en plus des actifs réels des entreprises, avec des péréquations contre les inégalités régionales. Au niveau de l’Union Européenne des accords permettraient de s’opposer au dumping fiscal et aux abaissements d’impôts concurrentiels, avec une certaine harmonisation des fiscalités et de leurs compensations. En ce qui concerne l’emprunt, à l’opposé de l’obsession de la réduction de la dette, il peut être soutenu de façon nouvelle notamment par la création monétaire avec des prises de titres publics par les banques centrales, s’ils visent des dépenses sociales favorisant une croissance et une vie meilleures, en permettant aussi une élévation ultérieure des recettes fiscales.

L’utilisation des fonds publics devrait permettre avant tout le développement des services publics ainsi que le soutien à l’emploi et à la formation, avec un contrôle démocratique effectif de l’utilisation des fonds.

A l’opposé des pressions du Pacte de Stabilité européen, une expansion des dépenses publiques est souhaitable. Et des déficits, s’ils concernent des dépenses de développements sociales et technologiques, sont utiles et peuvent en outre être résorbés grâce à leur stimulation de la croissance et des recettes fiscales.

Si les titres de dettes publiques doivent pouvoir être soutenus par des prises des Banques centrales et par leur création monétaire, pour les dépenses de développement des capacités humaines des populations et pour les services publics, cela s’oppose notamment aux placements en Bons du Trésor des États-Unis. Le F.M.I. pourrait lui aussi prendre des titres d’emprunt public pour contribuer à développer les Services et Biens Communs de l’humanité.

D’autres changements profonds peuvent concerner les actions. Cela pourrait viser les actions publiques, détenues par l’État ou par les collectivités terri¬toriales, dans les entreprises publiques ou mixtes. Cela pourrait aussi se rapporter aux actions détenues par les salariés pour leur entreprise. Ces titres pourraient être autrement réglementés pour inciter à l’efficacité sociale et non à la rentabilité financière. D’une part, ces actions pourraient n’être cédées qu’à certaines conditions très restrictives. D’autre part, elles pourraient ne pas donner lieu au paiement des dividendes ordinaires mais d’intérêts très réduits, tout en donnant des pouvoirs spécifiques d’intervention dans les gestions pour inci¬ter à l’emploi, à la formation et aux recherches en coopération, avec des critères d’efficacité sociale.

Il faudrait aussi considérer une réglementation nouvelle des Fonds de placement collectifs et des Fonds de pension, pour faire prédominer la stabilité et la responsabilité sociale, à l’opposé des pressions irresponsables et risquées pour la rentabilité maximum, avec notamment des obligations de pourcentage minimum de prises de titres publics. Il faudrait, enfin, envisager la création de nouveaux Fonds publics pour développer les services publics et leur socialisation.

  • 3) Propositions contre les crises financières et bancaires.

Cela concernerait trois ensembles.

— • Autres contrôles des banques et des fonds d’investissement, extension des obligations légales et des interventions publiques. A droite comme à gauche, on a évoqué, à la suite de la crise financière de 2007-2008, le besoin de transparence et d’amélioration des contrôles des banques. Mais il s’agit soit de déclarations de principe, soit de petites améliorations techniques qui ne font pas le poids. Au contraire, on pourrait prendre des mesures très fortes.

Ainsi, considérons le « ratio prudentiel » des banques entre fonds propres( ou capital )et crédits, qui est imposé aux banques par le comité de Bâle regroupant les dirigeants des principales banques centrales et par la Banque des règlements internationaux, avec notamment l’accord dit de Bâle II.

Il s’agirait non seulement d’augmenter, dans le ratio, le capital dans les banques par rapport à leurs crédits, mais surtout d’exigences supplémentaires sur la nature des crédits et leurs destinations (financières ou de production), et pas seulement la quantité de crédit. Il faudrait aussi des exigences sur le contenu des capitaux eux-mêmes : si les capitaux comprennent des crédits titrisés achetés, la garantie est plus que fragile. Il y a donc tout un enjeu de modifications par rapport aux ratios de Bâle. Mais il s’agit aussi de ratios prudentiels pour les Fonds d’investissement ou encore pour les Assurances, en allant bien au-delà de ce qui existe ou de ce qui est déjà proposé.

Est encore concernée la transparence des opérations des banques et aussi des agences de notation des risques ainsi que de nouveaux contrôles sur eux, ou également des contrôles parlementaires sur les autorités de surveillance des banques. Bien plus, on pourrait exiger dans les banques, comme aussi dans les Fonds de placement, des réserves obligatoires de garantie, proportionnellement aux crédits et encore plus aux crédits aux placements financiers, en titres sûrs et utiles d’emprunts publics.

Une fiscalité nouvelle pourrait intervenir sur les mouvements de capitaux financiers nationaux et internationaux. Une modulation pourrait être instaurée de l’impôt sur les sociétés, réduit en proportion de l’importance de l’investissement matériel et informationnel et au contraire relevé en fonction des investissements financiers, y compris les exportations de capitaux et les délocalisations.

— • Un autre type de crédit et d’action des banques, aux quatre niveaux possibles ;

Au plan local : la proposition de la plus haute importance politique et économique, car au-dessous du niveau national, à la portée de l’intervention locale, concerne la création et l’utilisation de « Fonds régionaux publics » pour la promotion de l’emploi et la formation efficaces dans les entreprises que nous avons déjà évoqués. Malgré son importance, elle reste encore très mal comprise et très peu utilisée, en dépit de quelques tentatives et ébauches instructives.

Dans une région, cette institution d’un Fonds public peut prendre en charge tout ou partie des intérêts des crédits à moyen et à long terme pour les investissements réels, matériels, de recherche, en logiciels, des entreprises, avec des taux d’intérêt d’autant plus abaissés, jusqu’à des taux zéro, que sont programmés de l’emploi efficace et de la formation de qualité.

On peut cependant souligner trois difficultés :

C’est d’abord le refus de la part d’élus de gauche, notamment socialistes, ou de techniciens, de ce processus très nouveau au bénéfice d’interventions traditionnelles. Par exemple, à la demande des communistes un Fonds régional avait été doté par la gauche en Ile de France de 8 millions d’euros. Cependant, il a été utilisé pour des cadeaux sans conditions vraiment efficaces sous prétexte de favoriser l’innovation et la production. Alors que 8 millions d’euros de fonds publics auraient permis de mobiliser 200 millions d’euros de crédits à taux zéro à partir d’un intérêt de 4 %, mais pour des soutiens stricts d’investissements réels sous conditions d’emploi efficace et contrôlé.

Ce sont ensuite les difficultés culturelles des travailleurs, des militants syndicalistes et politiques à saisir un tel Fonds. Car c’est de leur saisine que peut prendre force une telle initiative, en relation avec l’action des élus locaux, pour que ce financement appuie leurs propositions alternatives dans leur entreprise.

La troisième difficulté se rapporte à l’incompréhension du caractère réaliste et révolutionnaire de la proposition. On peut croire qu’il s’agit de faire des cadeaux aux capitalistes. Donc dit- on ne vous mêlez de rien, car il faut tout changer ou rien. Alors qu’en réalité, il s’agit de faire pression sur les crédits des banques, leur utilisation et aussi sur l’utilisation des profits des entreprises. On ferait pression sur l’utilisation des profits, non pour la spéculation, mais, par leur remboursement nécessaire, pour un type de croissance durable pour l’emploi, à l’appui des luttes des salariés, afin de faire faire avancer des gestions alternatives d’efficacité sociale dans les entreprises et leurs pouvoirs. Et cela pousserait à la transformation du rôle de toutes les banques comme de la politique industrielle et de services aux niveaux supérieurs. Excusez du peu.

Au niveau national, l’instauration d’un Pôle public national, regroupant les institutions publiques et semi- publiques du crédit, devient crédible et même urgente pour favoriser la lutte contre la spéculation et les interventions du financement pour une croissance de qualité riche en emplois et en formation, dans l’intérêt social et national.

Cela pourrait concerner notamment en France la récupération des 27 milliards d’euros de fonds publics gâchés pour les exonérations de cotisations sociales patronales (qui baissent les coûts salariaux en faisant concurrence à tous les salaires) et cela dans un Fonds national pour la promotion de bons emplois avec une croissance durable. Seulement 20 milliards d’euros de fonds publics pourraient mobiliser 500 milliards de crédits à taux zéro si le taux est de 4 %. Bien plus que tous les investissements productifs en France ! Un peu plus que les investissements productifs et financiers des entreprises. C’est considérable.

Le niveau de l’Union européenne. Il a déjà été évoqué plus haut. Au-delà d’accords sur les nouveaux contrôles évoqués des banques et des Fonds, de nouvelles taxes, fiscalité, etc. notamment sur les mouvements de capitaux financiers, la question décisive est, en effet, celle d’une autre mission et d’une autre action de la Banque centrale européenne, en n’attendant pas un changement du traité Européen dans le même sens qui viendrait après. Et cela, à partir d’une impulsion des luttes et d’une exigence de contrôle des parlements, nationaux et européen. Ainsi qu’à partir des banques centrales participantes, comme la Banque de France, à l’appui des propositions des travailleurs des entreprises et des citoyens dans les régions, pour une autre croissance sociale.

  • Le niveau mondial

Une refonte du F.M.I., qui a déjà été évoquée et sur laquelle je reviendrai plus loin, devient urgente.

Au-delà de la création monétaire des banques centrales et des limites de leur rôle de « prêteur en dernier ressort » du fait de l’inflation et du passage plus ou moins spéculatif à d’autres monnaies, comme du dollar à l’euro, on aurait un prêteur en dernier ressort effectif, avec une transformation radicale du F.M.I. et la création d’une monnaie commune mondiale émancipée du dollar.

  • Avancées de contrôles et de participations publiques

Ces avancées devraient viser les banques et les institutions financières, avec la progression des participations de l’Etat, en allant graduellement bien au-delà des contrôles publics de crise limités effectués, comme par exemple aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni.

En France, le pôle public bancaire et financier pourrait concerner la Caisse des dépôts, les Caisses d’épargne, les banques mutualistes, la Banque postale, ainsi que la progression des participations publiques dans différentes banques, des conventions de coopération avec toutes les banques ou institutions financières, et avec les entreprises publiques et semi-publiques, etc.

En outre, à l’opposé des spéculations actuelles, l’institution de nouveaux Fonds publics et sociaux permettrait de viser la promotion des services publics et de Biens et Services publics communs de toute l’humanité, depuis les exigences immédiates, urgentes, comme celles concernant l’écologie ou l’alimentation.

Paul Boccara

Source : Humanité


Paul Boccara

Transformations et crise du capitalisme mondialisé, quelle alternative ?

Éditions "le Temps des cerises", 2008. 366 pages, 20 euros.

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