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Dans une interview à "Réalités", Le Premier Secrétaire du Mouvement Ettajdid :

“La démocratie et la modernité sont indissociables”

vendredi 30 novembre 2007

Interviewé par Zyed Krichen :

Ahmed Brahim, le nouveau premier secrétaire (et non plus secrétaire général) du Mouvement Ettajdid, élu lors du congrès de juillet 2007, n’est pas un novice en politique.

Ce sexagénaire et éminent professeur de linguistique s’est engagé à 18 ans au Parti communiste tunisien, alors clandestin. En 1980 il accède au Comité Central et devient membre du Bureau politique en 1987.

En apparence c’est un apparatchik pur jus, mais en réalité c’est un esprit indépendant qui a rassemblé autour de son nom les espoirs contradictoires des rénovateurs. Il compte donner son cachet propre, collectif dit-il, à un parti qui de refondation en refondation espère un jour contribuer à l’émergence d’un grand pôle démocratique et moderniste en Tunisie.

Ahmed Brahim livre pour nos lecteurs ses analyses et ambitions pour son parti et pour le pays.


  • Réalités : Comment appréciez-vous les dernières mesures décidées par le Chef de l’Etat en faveur des partis de l’opposition ?

Nous avons déjà accueilli positivement ces mesures dans un communiqué que nous avons envoyé à l’agence TAP et aux quotidiens de la place le 8 novembre, mais aucun de ces journaux n’a daigné en publier ne serait-ce qu’une seule phrase. Nous ne comprenons pas cet ostracisme, d’ailleurs en porte-à-faux avec le discours du Chef de l’Etat. Quoi qu’il en soit, la question de l’égalité des droits entre les partis politiques demeure entière et elle doit être traitée dans une autre optique que celle qui est adoptée par les autorités. Tous les partis, y compris le RCD, doivent être traités de la même façon par l’Etat. S’agissant de l’attribution de subventions, le critère de la “représentation au sein de la Chambre des Députés” doit être abandonné car il n’est ni juste, ni rationnel.

  • Réalités : Ne pensez-vous pas que le critère de représentation parlementaire est un critère de justice et de sérieux ?

C’est ce qui est souhaitable. L’ensemble du Code électoral devrait être reconsidéré et radicalement réformé de façon à permettre d’abord le déroulement de véritables élections transparentes et ensuite une représentation juste des partis en fonction de leur influence réelle, ce qui nécessite la révision du mode de scrutin et l’introduction substantielle de la représentation proportionnelle. En tout cas, nous proposons un débat sérieux là-dessus….

  • Réalités : Revenons à Ettajdid. Votre dernier congrès a été diversement apprécié par vos militants et les observateurs. Avec le recul, comment jugez-vous ses résultats ?

Le congrès a été pour l’essentiel un succès. Il a constitué un véritable tournant ; cela n’est pas dû uniquement à l’alternance dans sa direction, mais aussi et surtout à cet apport consistant de militants qui n’étaient pas affiliés à notre mouvement et qui ont eu pendant la préparation du congrès et dans le congrès lui-même les mêmes droits que les “Tajdidis”. C’est une première en Tunisie. Cette démarche prouve qu’il est possible de faire de la politique autrement. Ce partenariat total entre un parti et des militants venant d’horizons divers n’a pas été suffisamment relevé par les observateurs. Ils étaient plutôt préoccupés par des questions de personnes.

Je comprends que certaines personnes qui n’ont pas pu se retrouver dans cette nouvelle configuration soient déçues. Mais cela est tout à fait surmontable car nous ne voulons exclure personne de ce processus. L’essentiel pour nous est de construire un grand parti démocratique, progressiste et pluraliste. Le congrès de juillet dernier n’est qu’un premier pas sur cette voie.

  • Réalités : On vous reproche d’avoir nettement “gauchisé” Ettajdid…

Le fait que ce congrès sortait des sentiers battus semble avoir dérouté au point que la même direction élue a été perçue par certains comme étant “marxiste-léniniste” ou “gauchiste” et par d’autres comme étant “libérale”, voire “ultra-libérale” ! Tout cela prouve que quelque chose a profondément changé à Ettajdid. Les itinéraires idéologiques et politiques de membres dirigeants du mouvement sont pluriels. Notre plate-forme commune n’est pas le socialisme mais la démocratie, la modernité et le progrès social. Parallèlement à notre engagement clairement affirmé aux côtés des travailleurs et des catégories populaires, notre programme est ouvert sur toutes les couches sociales, y compris le monde des entrepreneurs. Je pense que ceux qui nous reprochent une prétendue “gauchisation”, comme ceux qui nous reprochent une prétendue “droitisation” le font beaucoup plus pour des raisons d’humeur ou des problèmes de personnes que sur la base de convictions intellectuelles et politiques.

  • Réalités : Certains membres de votre mouvement appellent à la tenue d’un congrès extraordinaire. Comment réagissez-vous à cela ?

Il y a effectivement quelques personnes qui ont appelé à cela. Leurs considérants sont infondés et la proposition qu’ils avancent n’est pas constructive. Sur le plan des principes, la tenue d’un congrès extraordinaire est une possibilité statutaire prévue par le règlement intérieur. Il suffit qu’il y ait une majorité d’adhérents qui le demandent. Seulement l’écrasante majorité de nos militants considèrent qu’il est temps de tourner la page du congrès et de travailler sérieusement pour aller de l’avant et réaliser les objectifs politiques et organisationnels que nous nous sommes assignés lors du congrès. Je tiens à préciser que l’actuelle direction du mouvement est pluraliste et ouverte, et qu’il y a de la place pour toutes les bonnes volontés.

  • Réalités : Certains parlent de “déharmélisation” (en référence à Mohamed Harmel ancien secrétaire général du mouvement et actuel Président d’honneur). Qu’en est-il ?

Ce terme est tout à fait inapproprié. Le processus de rénovation et de refondation du mouvement doit beaucoup à Mohamed Harmel. Il a lui-même voulu l’alternance au niveau de la direction et le congrès l’a élu à l’unanimité président honoraire du mouvement. Il n’y a entre nous aucun conflit de personnes.

  • Réalités : Comment définissez-vous la nouvelle identité d’Ettajdid ?

Au niveau des idées, notre Ettajdid se définit comme un parti national, moderniste, progressiste et à orientation sociale. Pour nous il y a un lien nécessaire entre national et démocratique. Il n’y a pas de souveraineté nationale qui ne soit pas fondée sur celle du peuple. Il n’y a pas de démocratie qui ne soit pas liée à la modernité. Toute revendication démocratique dont l’horizon est hostile à la modernisation est dangereuse pour le pays. Toute prétention de réussir dans le processus des réformes modernistes contre la démocratie est également vouée à l’échec.

Le rapport entre démocratie politique et démocratie économique, comme celui entre démocratie et justice sociale est fondamental ; l’un des freins essentiels au développement économique réside dans le manque de transparence et la participation effective à l’effort national de développement passe par la répartition équitable des fruits de la croissance.

  • Réalités : Vous vous référez souvent à l’aspect pluriel de votre mouvement. Qu’entendez-vous exactement par là ?

Peu d’observateurs ont relevé une innovation fondamentale lors de notre dernier congrès. Ettajdid a institué en son sein le pluralisme en reconnaissant le droit à ses militants de s’organiser en tendances à l’occasion des congrès nationaux et de défendre leur position en présentant des listes concurrentes.

  • Réalités : Est-ce qu’il y a actuellement des tendances au sein d’Ettajdid ?

Non, pas vraiment ; en tout cas pas sous la forme de tendances organisées et permanentes. Toutefois, on sait que notre parti est composé de sensibilités différentes. Dans un double souci de pluralisme et d’unité, nous avons voulu nous prémunir contre le risque de voir surgir des regroupements sans principes, sur des bases régionales ou personnelles. Pour éviter de telles dérives, il est prévu dans notre règlement intérieur que, pour qu’une tendance soit agréée en tant que telle au sein du mouvement, il faut que ça soit limité aux périodes de préparation des congrès nationaux ; elle doit aussi être trans-régionale et recueillir l’approbation d’un pourcentage minimum de militants au niveau national.

  • Réalités : Depuis quelques années Ettajdid se présente comme un “véritable” mouvement d’opposition (contrairement aux partis proches du pouvoir). Comment vous positionnez-vous dans cette “véritable opposition” ?

Depuis notre congrès de 2001, la ligne du parti a été recentrée. Nous sommes dans une opposition ferme au pouvoir tout en étant responsables. Nous ne prétendons pas détenir la vérité et nous sommes conscients de nos potentialités mais aussi de nos limites. Nous sommes aussi ouverts au dialogue.

On peut dire qu’Ettajdid se caractérise sur la scène politique par le fait que c’est un mouvement qui veut préserver et développer les acquis modernistes de la Tunisie. Nous militons pour plus d’acquis et non pour un retour en arrière. D’autre part, le mouvement démocratique doit, pour nous, être une dynamique “endocentrique” et avoir un centre de gravité national et non à l’extérieur du pays. Cela ne signifie pas que nous minimisions les solidarités internationales, mais elles ne doivent pas devenir l’essentiel du combat politique.

Autre trait pertinent : certains partis ont tendance à se présentent comme étant Le mouvement démocratique. Nous sommes contre cette vision. Nous ne sommes qu’une partie du mouvement démocratique. Notre rôle est de contribuer au mieux à la construction d’un pôle démocratique pluriel. Nous sommes pour une ligne politique de réformes et de propositions réalistes et accessibles au citoyen moyen. Nous n’avons pas besoin de héros ou de vedettes, ni du culte du spectaculaire. Cela est étranger à nos habitudes. Nous nous devons de gagner la confiance du peuple et d’élargir le cercle de ceux qui s’intéressent à la chose publique. C’est ainsi qu’on pourra construire de nouveaux rapports de forces politiques.

  • Réalités : C’est une critique indirecte du PDP (Parti démocratique progressiste de Mme Maya Jribi) ?

Non. Je ne vise aucun mouvement en particulier. Mais on ne peut pas ignorer qu’il y a certains groupes et certains individus qui privilégient les initiatives médiatiques plutôt qu’une véritable accumulation du combat démocratique. Il vaut mieux faire un pas avec les gens qu’un kilomètre tout seul.

Il y a eu, à un certain moment (avant les élections de 2004), une recherche de convergence entre Ettajdid, le PDP et le FDTL (Forum démocratique pour le travail et les libertés). Cela n’est plus à l’ordre du jour ?

Pourquoi pas. Il y a eu aussi d’autres tentatives depuis près de vingt ans. Toutes se sont heurtées aux mentalités partisanes étroites. Chacun ne voyait que ce qu’il pouvait tirer dans l’immédiat des rapprochements ou alliances. C’était aussi le cas en 2004, du moins en partie.

Ceci étant dit, je pense qu’il y a réellement des zones de convergence possibles sur une base moderniste, démocratique et progressiste. Nous avons tous à y gagner et c’est à cette condition que nous serons visibles et audibles pour l’opinion publique, et donc crédibles.

Il faut éviter pour cela les illusions et les malentendus. Ce n’est pas parce que nous nous opposons au pouvoir que nous avons pour autant un projet commun. Sur ce point, nous ne partageons pas la démarche adoptée par certains de nos amis dans l’opposition démocratique vis-à-vis de la question de l’alliance et de l’identité des alliés. C’est la clarté du projet moderniste et progressiste commun qui nous donnera de la crédibilité et non les alliances inconsidérées ou le maximalisme verbal.

Il faut chercher ce que nous pouvons faire ensemble dans un chemin balisé par l’intérêt national, la démocratie, la modernité et le progrès social.

  • Réalités : Dans moins de deux ans, on aura les législatives et la présidentielle. Comment allez-vous vous préparer pour ces échéances et quelles sont vos ambitions ?

Nous n’avons pas d’ambitions partisanes. Nous avons des ambitions pour notre peuple et elles sont très claires.

Il faut que la rupture soit réelle et effective le plus tôt possible avec la voie autoritaire. Il faut rompre avec les habitudes éculées, héritées de l’hégémonie du parti unique. Il faut que nos pratiques électorales évoluent sensiblement. Si on va reproduire les mêmes schémas que lors des précédentes élections, alors on fera le mauvais choix. Notre objectif est de faire que le climat qui précède les élections permette dès maintenant un véritable débat national responsable et ouvert.

Si cela se réalise, et il n’est pas trop tard pour le faire, alors nous œuvrerons pour qu’il y ait le plus large rassemblement possible autour des idéaux de la démocratie, de la modernité et du progrès social.

  • Réalités : Qu’est-ce que vous allez proposer concrètement aux autres formations politiques ?

Nous allons développer un dialogue sérieux en vue d’avoir l’alliance la plus large possible autour de cette plate-forme démocratique et moderniste. Il y a donc un terrain d’entente et nous avons l’ambition de l’approfondir et de le consolider. On est dans une période de clarification et de dialogue et il est encore trop tôt pour parler d’alliance stratégique ou même d’unité d’action. Mais je crois qu’on avance dans la bonne direction.

  • Réalités : Mais le Code électoral ne favorise pas ce genre d’alliance.

L’alliance doit d’abord être politique et non électoraliste. Nous pensons qu’il est temps de changer le mode de scrutin et de rompre avec la rigidité excessive qui le caractérise sur le point que vous avez évoqué et d’intégrer une dose conséquente de proportionnelle. Nous avons quelques idées que nous allons proposer dans les prochains mois au débat public.

  • Réalités : Est-ce que vous allez proposer en 2009 un programme alternatif de gouvernement ?

Notre dernier congrès s’est déjà orienté dans cette perspective. Nous avons les grandes lignes d’un programme alternatif de gouvernement. Nous ne voulons pas être uniquement un parti qui critique, mais un parti qui propose aussi. Nous avons beaucoup de propositions politiques, économiques, sociales et culturelles que nous voulons discuter avec nos concitoyens. Encore faut-il que les médias nationaux ne soient plus cadenassés…

  • Réalités : Quelles sont les deux ou trois idées-forces que vous voulez défendre en 2009 ?

Premièrement le lien indissociable entre démocratie et modernité. Il n’y a pas de modernité qui soit durable sans une véritable démocratisation. En même temps il faut qu’on soit vigilant pour qu’on ne laisse pas passer, sous prétexte de convergence dans la revendication des libertés démocratiques, des alternatives trompeuses fondées sur une instrumentalisation de la religion.

Au niveau économique, il faudrait que l’Etat joue pleinement son rôle moteur. Il y a une stratégie de modernisation économique et industrielle que l’Etat doit mener sur le long terme. Les inégalités sociales et les disparités régionales criantes doivent et peuvent cesser. Le contenu actuel de l’enseignement doit être rénové. Il n’est pas normal que le pays consacre autant d’investissements pour l’éducation avec le niveau que l’on connaît. Il faut dépasser le stade des réformettes et voir les problèmes en face.

En plus il faut approfondir la modernité et la rationalité caractéristiques de la Tunisie. Le progrès de notre économie ne peut se concevoir sur le moyen et le long terme sans un système éducatif performant.

Il y a aussi un grand effort à faire au niveau de la culture. Les acquis modernistes ne sont pas éternels. La régression peut nous menacer chaque instant. Il faut qu’on prenne conscience que les grands acquis de la Tunisie indépendante ont besoin d’être défendus et approfondis par toutes les forces vives du pays.

  • Réalités : Est-ce que Ahmed Brahim sera candidat à l’élection présidentielle de 2009 ?

La question est un peu prématurée. Je ne pense pas qu’il faille personnaliser le débat. Essayons d’abord d’agir ensemble pour avoir les meilleures conditions possibles de l’exercice démocratique afin que le pays connaisse enfin de véritables élections. Le choix qui sera fait en commun sera le mien.

Zyed Krichen

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